Comment traduire en anglais la première phrase de l’Etranger ?

« Aujourd’hui, maman est morte. » Une phrase simple à traduire à première vue ! Mais comment rendre sa traduction littéraire en anglais ?

L’incipit d’un livre (ses premières lignes) est toujours important. Mais peu sont aussi connus que celui de l’Etranger, d’Albert Camus. Une phrase, simple, simplissime, tellement simple qu’elle en est lapidaire : « Aujourd’hui, maman est morte. » Tellement simple que la question de sa traduction littéraire ne se pose pas, me direz-vous. Eh bien, pas tout à fait…

Une phrase si facile à traduire…

Quelle que soit la langue que vous soyez en train d’apprendre, il y a fort à parier que, même avec un niveau débutant, vous êtes capable de traduire cette simple phrase : « Aujourd’hui, maman est morte ». Et pourtant… Et pourtant, depuis 1946, année de la première traduction littéraire de l’Etranger à l’anglais, la question se pose : comment bien traduire cette première phrase ? C’est du moins la réflexion que propose Ryan Bloom dans un très intéressant article paru dans The New Yorker.

Les différentes traduction de l’incipit de l’Etranger

Stuart Gilbert fut le premier à traduire le roman de Camus à l’anglais. Sa traduction de l’incipit ? « Mother died today ». En 1982,  Joseph Laredo et Kate Griffith traduisirent tous deux cette oeuvre. S’ils changèrent la traduction du titre (passant de The Outsider à The Stranger), ils choisirent de conserver la traduction de la phrase inaugurale : « Mother died today ». Ce n’est qu’en 1988 qu’une autre traduction de cette phrase est tentée : Matthew Ward écrit « Maman died today ». Pourquoi, et qu’est-ce que ça change?

Comment traduire « maman » ?

Ce qui change, c’est que mother n’est pas la traduction de « maman ». C’est la traduction de « mère ». Il y a, dans le terme mother, une distance, une froideur qui n’existe pas dans « maman ». Alors, pourquoi ne pas utiliser le terme mommy ? Mommy est certes plus chaleureux et familier, mais sonne trop enfantin. Or, dans ces premiers mots, c’est notre relation à Meursault qui se joue. Comment parle-t-il de sa mère ? Quel type de personne est-il ? Est-il froid et distant ou chaleureux mais enfantin ? Il se trouve que le personnage principal du roman n’est ni l’un ni l’autre : le terme « maman » se trouve quelque part à mi-chemin entre mother et mommy. D’où la bonne idée de Matthew Ward de garder le terme français, parfaitement compréhensible pour un lecteur anglophone.

L’ordre des mots aussi est important

Il reste encore un problème, cependant : l’ordre des mots. Que ce soit pour une traduction littéraire, une traduction financière ou une traduction juridique, l’ordre des mots peut impliquer des nuances, voire des changements de signification. La phrase « Aujourd’hui, maman est morte » a en effet plus à nous enseigner sur Meursault. Quiconque a lu l’Etranger sait à quel point ce personnage vit dans le présent. Pour lui, tout est présent, tout est maintenant. Tout est aujourd’hui : c’est le premier mot du roman. Juste après, spacialement et en ordre d’importance, vient « maman ». Pour Camus comme pour Meursault, maman est très importante. Elle est au centre de la phrase, entre le moment présent et la mort, tout comme elle est au centre de la vie du personnage. Et il y a une suite logique : la vie aujourd’hui, la perte de maman, la mort. La mort, final logique et inéluctable. Raison pour laquelle, la traduction de l’incipit de l’Etranger devrait être : « Today, maman died ».

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