Julia Borsatto : du cinéma, des droits et des langues

Alors qu’elle s’orientait plutôt vers l’écriture de scénarios et surtout de dialogues, la traduction audiovisuelle s’est petit à petit présentée à elle. Aujourd’hui, cette jeune femme d’origine italo-espagnole en a fait sa principale activité. De Mario Monicelli à Pier Paolo Pasolini, en passant par  Raoul Ruiz, mais aussi Les Feux de l’amour, elle double et sous-titre presque tous les genres cinématographiques et ce, dans quatre langues.

Membre de l’ATAA depuis 2014, elle décrit le statut de traducteur comme étant « assez particulier » et poursuit : « on fait un travail d’intermittence et en même temps, on n’est pas considérés comme des intermittents. C’est probablement l’un des statuts les moins avantageux qu’il existe en France. Donc, je pense qu’il y a une vraie nécessité de se regrouper et de se défendre. Lorsqu’on est salarié et syndiqué, on peut faire valoir ses droits et surtout on peut défendre son travail plus facilement. Dans notre cas, en faisant un travail où chacun est à son compte, c’est important qu’il y ait au moins une association qui se crée, faute de syndicat. »

En effet, le projet de sous-titrage collaboratif lancé par Arte et soutenu par la Commission européenne nous prouve – au-delà de la question du respect du droit d’auteur, du droit du travail et de l’aspect légal de cette initiative – que la route vers la reconnaissance de ce métier de l’ombre est encore longue. Pour rappel, l’une des chaînes culturelles les plus emblématiques de France s’essaie au Fansubbing en faisant traduire le contenu de certains programmes tels que Metropolis ou BiTS par des internautes. Pour Arte, traduire ces contenus en roumain, en danois ou encore en croate a pour objectif de « mettre en valeur la diversité linguistique européenne et d’élargir la circulation des programmes audiovisuels en Europe ».

 Dans cette interview, cette spécialiste de la traduction audiovisuelle nous parle de son métier et nous donne son avis sur ce projet polémique initié par Arte.

Quelles sont les particularités de la traduction audiovisuelle, notamment doublage et sous-titrage ?

Le problème technique majeur que présente le sous-titrage est un problème de temporalité : le temps de compréhension au travers de l’écrit et de la lecture est nettement supérieur à celui qui nous est nécessaire au travers de l’oral. C’est-à-dire qu’on comprend beaucoup plus vite quand on entend que quand on lit. Concernant ce type de traduction audiovisuelle, on est donc obligés de condenser les informations pour respecter le rythme du dialogue oral. Mais, tout dépend aussi du film dont on parle. Moi, par exemple, je traduis beaucoup de productions italiennes et les films italiens sont généralement très dialogués. Si on restituait tout, les sous-titres seraient illisibles et le spectateur passerait son temps à lire. Donc, dans ce cas, on fait vraiment face à un problème de volume du texte. Personnellement, je trouve qu’il y a aussi un souci de sonorités. Certaines langues se ressemblent un peu, c’est le cas du français et de l’italien et, du coup, il faut essayer de ne pas perdre le spectateur en s’éloignant trop des sonorités alors qu’il reconnaît certains mots. Sans compter que les sonorités, le rythme, participent de la couleur d’un film.

Dans le doublage, c’est surtout une question de synchronisation. On perd la langue originale des comédiens mais on a toujours les mouvements de lèvres, la gestuelle, le rythme du phrasé qu’il faut tenter de restituer dans la langue d’arrivée. Dans ce cas-là, le problème de volume de texte ne se pose plus. Au contraire, on doit garder l’intégralité du volume initial, on peut parfois même en rajouter. En fait, il y a une dimension visuelle de la traduction pour le doublage que l’on ne retrouve pas dans le sous-titrage, où la dimension est plus auditive, la langue originale étant toujours présente. Dans le sous-titrage, on arrête une phrase lorsqu’elle est terminée dans la version originale. Tandis que dans le doublage, on peut éventuellement faire parler un comédien de dos même si il ne dit rien dans la version originale, parce que le mot en français que l’on a besoin d’employer comprend trois labiales alors que dans la version originale, le personnage a la bouche grande ouverte.

Le sous-titrage est en vogue, quel est l’avenir du doublage ?

Il y a un double aspect dans la réponse. Beaucoup de spectateurs préfèrent entendre la langue originale, qu’ils comprennent parfois. Mais en ce qui concerne les séries, le problème est aussi lié au temps et au coût. Je pense que c’est l’une des raisons de la recrudescence du sous-titrage en ce moment. Les Fansubers réalisent des sous-titrages de qualité variable en une nuit qui sortent presque en instantané avec le pays d’origine. Il y a donc une immédiateté possible dans le sous-titrage qui est techniquement peu réalisable dans le doublage, qui au-delà des traducteurs, fait aussi appel au travail de comédiens, d’ingénieurs du son, etc. Au niveau du coût, le sous-titrage est aussi plus abordable mais je pense qu’il y aura toujours des gens qui préféreront le doublage. En général, les personnes qui optent pour le sous-titrage, le font parce que celui-ci permet de conserver les sonorités, l’exotisme de la langue et de la culture d’origine. Celles qui choisissent le doublage disent souvent qu’elles perdent beaucoup de l’esthétique d’un film en devant passer du temps à lire. Ce sont des écoles différentes et je pense que les deux vont continuer. Après, ça dépend aussi des pays. En France, par exemple, il y a une vraie culture du sous-titrage, ce qui n’est pas du tout le cas en Italie où tous les films sont doublés.

Que pensez-vous du sous-titrage collaboratif lancé par Arte ?

Je ne suis peut-être pas la personne la plus à même d’en parler parce que je ne connais pas toutes les particularités et les raisons de ce projet. Mais, je trouve cela très étonnant. D’une part, parce qu’il a été initié par Arte qui est une chaîne culturelle française importante. Je pense que cela fait affleurer deux choses. La première, c’est un apparent manque de considération de la profession. Les initiateurs de ce projet semblent partir du principe que n’importe qui peut sous-titrer, et n’importe qui va le faire, d’ailleurs. La deuxième, c’est que les personnes qui vont se charger d’une traduction audiovisuelle, même si ce sont des amateurs, vont donner de leur temps pour cela, sans être payées en retour.

D’autre part, ce qui me laisse vraiment perplexe -plus que l’initiative d’Arte- c’est le fait que ce projet soit financé par la Commission européenne. Cela signifie qu’elle cautionne et se fait le mécène d’un projet qui semble en grande partie fondé sur une forme d’exploitation du temps et des connaissances d’autrui sans rémunération. Et on se demande un peu à quoi servira le montant de cette subvention, puisqu’il n’y aura pas de salaire. A l’heure d’une construction européenne fragile, et particulièrement ces temps-ci, ce choix laisse un peu perplexe d’un point de vue politique. Généralement, la tendance à vouloir payer les gens au rabais, à essayer d’en extraire le maximum, est plutôt le fait de sociétés privées, à but lucratif, elles-mêmes soumises à la concurrence… C’est une économie libérale. Qu’un projet reposant sur ce type de dynamique soit financé par la Commission européenne, ça laisse songeur.

Quel impact ce projet va-t-il avoir sur le statut des traducteurs ?

Je ne sais pas. D’après Arte, ces traductions n’auraient de toute façon pas été demandées à des professionnels. Le risque, c’est qu’on s’habitue de plus en plus à un sous-titrage médiocre et que cela devienne la norme « acceptable », autrement dit, qu’il y ait un nivellement par le bas de la traduction audiovisuelle. Je ne pense pas que ça aura des répercussions financières sur nous parce qu’il y a de plus en plus de choses à traduire, d’exportations de films et de séries. Donc, j’ai l’impression qu’au contraire il y a de plus en plus de travail. Je suis assez optimiste. Mais après, il faut voir dans quelles conditions on fait et on permet de faire ce travail. La tendance actuelle montre qu’on souhaite accorder de moins en moins de temps et d’argent à chaque projet.

Qu’est-ce que cela implique pour les langues qui vont être traduites ?

J’imagine que dans ce cas, Arte considère qu’il y a beaucoup plus de spectateurs qui sont intéressés par l’anglais que par le roumain. Mais, à ce moment-là, autant ne pas traduire le roumain si c’est pour mal le traduire. Il y a une soi-disant volonté d’exporter certaines choses vers tous les pays. Et puis, on le fait faire par des gens que l’on considère suffisamment valables pour le faire, mais apparemment pas assez pour être payés. Bref, on le fait mais on le fait mal.

Cela voudrait dire qu’une personne bilingue n’est pas capable de faire une bonne traduction ?

Pas du tout. Une personne bilingue peut parfaitement réaliser une bonne traduction. Mais une traduction, ce n’est pas juste trouver une équivalence dans une autre langue. Il y a un contexte, un processus d’adaptation et le respect de contraintes techniques. En ce qui concerne le processus de traduction audiovisuelle du doublage, il y a un problème de synchronisation, et surtout de rythme. On tente de s’adapter au maximum aux mouvements des lèvres des comédiens, au rythme du personnage… Dans le sous-titrage, les problèmes rencontrés sont le nombre de caractères, le temps de lecture qui est différent du temps de compréhension orale. Et puis, il y a les particularités. Dans ma famille, il y a toujours eu plusieurs langues, la traduction était omniprésente. J’ai souvent entendu cette phrase : « Ça, c’est intraduisible ». Devenir traducteur a cet aspect troublant : tout à coup, on est là aussi pour ça, pour traduire l’intraduisible. On dit que la structure psychique d’un individu se construit sur la structure de la langue dans laquelle il apprend à parler. C’est ce qui fait que le rapport à l’humour, à la poésie, par exemple, est si particulier à chaque pays, voire à chaque région dans le cas de dialectes régionaux très présents. Le rythme de la langue est différent aussi. La structure poétique de référence en français est l’alexandrin, qui repose sur 12 syllabes. En Italie, c’est l’hendécasyllabe qui contient 11 syllabes. La traduction, c’est tenir compte de tous ces paramètres et ces contraintes. Trouver un équivalent sémantique ne suffit pas. C’est une vraie réécriture. Et en même temps, on dit qu’une bonne traduction audiovisuelle, dans le cinéma, est une traduction qui ne se voit pas. C’est tout le paradoxe, c’est notre « koan » à nous. Cela demande un regard d’ensemble et un savoir-faire qui sont souvent le fruit d’années de réflexion. Ce n’est pas pour rien qu’on n’excelle dans un art qu’après s’être longuement confronté à ses problématiques fondamentales.

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