Brice Matthieussent : le traducteur vengé

Brice Matthieussent : le traducteur vengé sorti de l’ombre grâce à ses nombreuses expériences dans le domaine de la traduction littéraire et de l’écriture.

Ingénieur-philosophe de formation, Brice Matthieussent a rapidement exploré d’autres horizons qui l’ont amené vers la traduction littéraire. Passionné par la richesse de la littérature américaine des années 60, « qui n’était pas comparable à la littérature mondiale » et par la langue américaine, qu’il décrit comme « une sorte de melting-pot, composé d’éléments venant d’ailleurs », il s’est lancé le défi de traduire cette langue au style très oral vers le français.

Sa carrière dans le domaine de la traduction littéraire a débuté avec un livre de Jack Kerouac qui lui a été confié par les éditions Christian Bourgois à Paris. Aujourd’hui, avec plus de 200 livres à son actif, il est devenu une référence pour les mordus de littérature américaine. En effet, Annie Dillard, Thomas McGuane ou encore Jim Harrison n’ont plus de secrets pour lui.

Dans cette interview, ce traducteur littéraire sorti de l’ombre grâce à ses nombreuses expériences dans le domaine de la traduction littéraire, de l’écriture mais également son passage éclair dans le milieu cinématographique, nous raconte son parcours.

Quel message vouliez-vous faire passer dans votre livre La vengeance du traducteur ?

L’idée de vengeance du traducteur, c’était l’idée simple de prendre ce personnage de l’ombre qu’est le traducteur et d’en faire un héros de fiction. À ma connaissance, ça n’avait pas été fait très souvent. Et, j’avais envie d’explorer cette forme qui est la forme de mon livre. C’est-à-dire des pages dont une grande partie reste blanche et en dessous de la fameuse barre qui sépare le texte de l’auteur – qui est donc inexistant dans mon livre -, je développe la note du traducteur de façon à composer la fiction en dessous du niveau de la mer. Voilà donc, le concept était de faire du traducteur un véritable personnage de roman et d’explorer cette structure visuelle, imagée de la page avec toutes les métaphores qui pouvaient en résulter.

Vous avez aimé écrire ?

Oui, j’y ai pris grand plaisir. D’ailleurs, j’ai continué à écrire. J’ai publié quatre livres chez P.O.L et j’en ai un cinquième qui est terminé. Mais, j’ai toujours beaucoup de plaisir à traduire. En fait, l’écriture et la traduction littéraire, c’est à la fois la même chose parce qu’il y a une proximité avec la langue qui est très forte et en même temps c’est tout à fait différent dans la mesure où il y a sans doute une liberté beaucoup plus grande dans l’écriture. Dans la traduction littéraire, on est soumis à un certain nombre de contraintes, de fidélité, d’écoute de la voix d’un autre qu’on n’a pas dans l’écriture. Mais, c’est e, même temps très excitant. On se prend même parfois pour l’auteur. D’ailleurs, on dit souvent « mon livre » alors que ce n’est pas notre livre. On s’y investit tellement qu’on a l’impression que c’est le nôtre, finalement. Par contre, lorsqu l’on n’aime pas les livres que l’on traduit, c’est un calvaire. Ça m’est arrivé quelques fois de traduire des bestsellers ou des supposés bestsellers et, en général, ça ne marchait pas du tout. Non seulement je m’ennuyais à le traduire et ensuite les ventes étaient très faibles donc je ne touchais pas de royalties.

La vengeance du traducteur est disponible en italien ; en tant que traducteur, qu’avez-vous ressenti en le lisant ?

Je parle très peu l’italien donc je n’ai pas vraiment regardé. Mais, il est en cours de traduction aux États-Unis dans la maison d’édition Dark Vellum de Dallas et je pense que ça va être beaucoup plus étrange de le lire en américain. D’autant plus que mon livre raconte les péripéties de la traduction littéraire d’un livre de l’américain vers le français. Et donc, il y a une espèce de retour, de boomerang, qui fait que ce bouquin, tout d’un coup, va paraître presque dans sa langue d’origine. D’ailleurs, Je pense qu’il faudra peut-être rajouter quelque chose à mon livre pour qu’il soit cohérent dans la langue américaine. C’est assez étrange et un petit peu technique mais le dernier chapitre du livre sera sans doute modifié pour le public américain. Donc, ça ne sera pas totalement le même livre en français et en américain.

Vous avez enseigné la traduction à Paris. Selon vous, quelles sont les qualités requises pour être un bon traducteur ?

Alors, pour être un bon traducteur littéraire, je pense qu’il faut supporter la solitude et considérer que sa véritable patrie, c’est le langage. C’est la langue et en particulier, la langue française lorsqu’on traduit vers celle-ci. Donc, il faut être capable de voir le langage et de l’entendre. C’est-à-dire, d’avoir des sensations assez fines concernant des voix différentes qu’on entend et avoir une ouïe assez fine pour savoir si ça sonne bien ou pas. C’est à la portée de n’importe qui de trouver le sens ou les sens des mots avec Internet mais la traduction littéraire, ce n’est pas ça. C’est essayer de rendre le grain du texte, la voix du texte ou le grain de cette voix et de proposer en français quelque chose qui soit différent du texte original mais où on entende la même voix. Je crois que les qualités essentielles pour un traducteur, c’est d’être capable, par exemple, en français de traduire du Honoré de Balzac en Gustave Flaubert ou du Marguerite Duras en Marcel Proust.

Vous avez traduit plus de 200 livres, quels sont les auteurs qui vous ont le plus marqué ?

Il y en a beaucoup qui m’ont marqué. Le premier dont je pourrais parler, c’est Jim Harrison parce que c’est à lui que je suis resté fidèle le plus longtemps. J’ai traduit ses œuvres pendant 25 ans. Mais je tiens beaucoup à un livre de Jack Kerouac intitulé Visions de Cody qui est très peu connu en France. Et, ce n’est pas le seul. À chaque fois, c’est une aventure avec une voix qui peut être très envoûtante, ou au contraire, quand elle est moins bonne, être un petit peu calquée sur des modèles préexistants. Mais, c’est vrai que j’ai de la chance de choisir ce que je traduis. Il y a un livre dont j’aimerais parler, c’est Catch 22, de Joseph Heller, qui est le grand chef d’œuvre littéraire américain des années 60 et j’ai eu la chance de le retraduire en français. Il était publié d’abord chez Gallimard, je l’ai retraduit pour Grasset et c’est un livre absolument formidable.

Pour quelles raisons avez-vous réalisé le documentaire Entre chien et loup au sujet de Jim Harrison ?

À cette époque, avec un ami réalisateur, nous voulions faire une série de films sur des écrivains américains mais, malheureusement, aucune chaîne de télévision n’a accepté ce projet. Donc, finalement, nous avons réalisé ce film qui a été tourné en 1993 dans le Michigan chez Jim Harrison. Je ne voulais absolument pas me lancer dans le cinéma. C’était simplement une manière de montrer Jim Harrison au public français qui ne le connaissait pas. Donc, ce documentaire de 52 minutes dresse un portrait de l’écrivain dans son espace au sens large. C’est-à-dire l’espace où il marchait, où il rencontrait ses amis et celui où il écrivait aussi. Mais ce n’était certainement pas le désir de ma part de me lancer dans le cinéma. D’ailleurs, je n’ai fait aucun film depuis.

Quel auteur rêveriez-vous de traduire ?

J’aurais beaucoup aimé traduire David Foster Wallace. C’est un écrivain absolument passionnant. Il avait une grande liberté de style et une ambition absolument gigantesque pour la fiction. Il a exploré des voix qui n’avaient jamais été explorées auparavant. Il a écrit des livres formidables dont L’infinie comédie et Le roi pâle. Ce sont deux chefs d’œuvres mais ils ont déjà été publiés en français donc je ne le ferai pas.

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